De Tamboco à Luanda

 Histoire de camion

Le matin , on m’avait donc trouvé un camion, à treize heures la moto était dessus,mais à la tombée de la nuit, ça bricolait ferme sous le capot. On m’a dit d’attendre encore un peu, je suis retourné à l’hôtel, la grosse taulière n’en avait pas grand chose à faire que je traîne toujours là, la clé était toujours sur la porte, je suis allé m’allonger, le temps qu’on vienne me chercher dans la nuit.

                                     tamboco

A l’aube, je me suis réveillé, toujours aucune nouvelle du camion, je suis allé voir à pied à l’autre bout du bled qui s’éveillait ; le capot était refermé. Ils m’ont dit une fois de plus de retourner à l’hôtel, qu’on allait pas tarder à partir…cette fois-ci, c’était vrai, à peine retourné à la piaule prendre mon sac, le gros M.A.N orange était garé devant.

La route de Tomboco à N’zeto, c’est un ancien goudron troué au milieu de petites collines boisées, ce genre de truc qui se slalome tranquille à moto mais qui sur un camion, avec des suspensions de camion, finit très vite à ressembler à une sorte de passage à tabac.

Ma bécane est plantée à l’arrière de la benne, bien coincée entre des régimes de bananes plantin , des ananas et des sacs de manioc puis deux bobines de gros câble en acier. A l’avant, il y a seulement un stock de grandes planches , et tous les passagers avec leurs bagages assis dessus . Une dizaine de mecs, deux gamins et une gonzesse, et puis aussi un coq et une chèvre.

dans_la_benne

Il y’a quelqu’un que je connais bien et qui affectionne tout particulièrement les sauts de mezzanine sur le dos, qui, il y a bien longtemps, m’avait dit combien elle préférait le transport local à mon glorieux canasson de ferraille. Je suis donc enfin en phase d’initiation au vrai transport de brousse et j’ai un peu du mal à croire, accroché comme je peux, que sa réflexion avait été mûrement réfléchie.

Dans une benne de camion, on saute d’une mezzanine toute les trois minutes !

Au début, je pensais qu’assis sur ma selle et accroché au guidon serait sans doute la meilleure position, puis ça me rappelait un peu un vieux gag de Franquin où Gaston, au volant de sa vieille bagnole perchée sur un camion de dépannage savoure enfin son impressionnante et exceptionnelle moyenne.

A chaque trou, mes collègues étaient morts de rire à voir ma tronche au milieu de tout le bordel qui sautait dans tous les sens. Ils me disaient de venir à l’avant mais moi, je m’obstinais à refuser d’aller asseoir mon cul osseux sur les planches, persuadés que ma selle resterait toujours le meilleur refuge possible.

Je le sais maintenant pourquoi en Afrique, les gens ont le cul bombé. Depuis des millions d’années, l’évolution les a préparés aux transports en camion. Et qu’un créationniste ne vienne pas contrer ma nouvelle théorie ou je le noie dans un trou d’eau.

Après quarante bornes, on arrive à N’Zeto. C’est une petite bourgade de bord de mer, toute sale, toute triste, mais avec quand même ce petit côté portugais, qu’on trouve aussi au Mozambique, avec les petites maisons colorées très « années cinquantch » , puis l’habituelle grande avenue centrale avec son beau terre-plein central et ses lampadaires cassés. A partir de là, la piste est en terre, bien droite, bien sèches et une petite montée de rancœur me vient encore en pensant au plaisir que j’aurais pris ici, si mon démarreur avait été étanche. Une piste en terre, ça secoue chekkeurmoins qu’un goudron troué, mais en camion, c’est toujours assez brutal. A droite, au loin, il y a l’océan au et tout autour une savane vaguement cultivée, puis petit à petit la végétation s’épaissit , je m’imagine fendant l’air sur mon engin ronronnant, ça aide un peu à amortir les chocs.

J’ai quand même profité de la pause un peu longue à N’Zeto pour passer vers l’avant. Bien planté au milieu des bananes, je me suis fait un vague nid d’amortissement avec mes bagages. On s’organise comme on peut.

On m’a souvent parlé du réel plaisir de l’immersion dans le transport local, ce fameux « contact » comme aiment à dire ces routards qui « font » les pays.

La moyenne d’age de mon équipage est bien en dessous des trente ans ; sur la benne, le vieillard c’est moi. Une bande de branleurs qui passent leur temps à traiter les gonzesses qu’on croise de salopes. C’est pas que je me sois mis à l’argot Lingalo-portugais, mais la gestuelle qui accompagne leurs vociférations d’ado mal baisés est sans équivoque. Pendant ce temps-là, les deux gamins torturent le poulet et la chèvre et la gonzesse roupille. Le camion s’arrête de plus en plus souvent pour remettre de l’eau dans le radiateur, mais vraiment trop souvent, quoi, du genre tous les cinq kilomètres puis dès qu’on passe une rivière, on va remplir la vingtaine de gros bidons pour avoir de quoi tenir. pause_radiateur

On s’arrête dans une micro bourgade de brousse pour bouffer un peu.

Il y’a quelques femmes qui ont préparé l’habituelle viande de brousse, avec du manioc et des haricots, il y a aussi des montagnes de langoustes mais comme je n’ai pas la dentition des gens d’ici, je doit me contenter d’un ragoût de rat, ce qui finalement nourrit bien son homme, c’est bien connu .

Le paysage est devenu très joli et on a bien le temps d’en profiter puisqu’on s’arrête tout le temps remettre de l’eau. Partout des baobabs de toutes sortes, les épais comme au Sénégal , ceux en forme de bouteille et ceux bien élancés un peu comme à Madagascar…ça c’est juste pour frimer que j’suis allé partout, mais je vous rassure, je ne connais toujours pas Etretat.

La nuit tombe, on est envahi de mouches suceuses de sang, tout l’équipage se balance des coups de casquette, on dirait une baston de cour de récré.

Je me souviens d’un pote dessinateur qui m’a accompagné deux fois sous ces cieux écrasants, et qui s’était tapé, en Tanzanie, une hallucinante psychose de la mouche tsétsé ; je crois que s’il m’avait suivi cette année, il serait mort de terreur sur notre benne noyée dans l’essaim vrombissant. Bon, c’est vrai, j’en rajoute, elles ne font pas de bruit ces mouches-là, mais c’est pire !

Le camion finit par stopper dans un petit village de bord de piste, une dizaine de petites maisons en terre. Les deux qui se font face, de chaque côté de la route, sont les bistrots du coin. Comme à Kinshasa, c’est à celui qui foutra la musique le plus à donf.

                          deux_bistrots_

L’équipe technique du camion commence à réparer les fuites de radiateur avec un mélange de fibre de tissu, de sable et de super glue, une sorte de béton armé de la mécanique de brousse. Pendant qu’ils s’affairent là-dessus, le reste de l’équipage commence à se préparer pour la nuit. Il y’a ceux qui se font le lit sur la benne et ceux autour ou sous le camion. Moi, je commençais à me préparer une litière sommaire entre les bananes et les ananas. Une vieille odeur de pourri commençait à monter de tout ce que la piste avait éventré, mais bon, on est en plein air, ça devrait pas trop me laminer l’odorat. Le chef du camion m’appelle…il m’a sorti le dossier de la banquette de la cabine pour que je puisse avoir une sorte de matelas. Je descends donc de la benne et m’installe sur mon nouveau petit lit. Je me sens bien contusionné de partout, et puis avec les deux sonos pourries qui se font la guerre à coup de groupe électrogène et de zique pourrie à plein régime, je me sens paré pour une nuitée de catégorie plutôt bas de gamme. Allongé près du gros M.A.N orange, je regarde les ombres insolites de ceux qui dansent toute la nuit sous les baobabs et puis, malgré tout, très légèrement démembré de partout, je finis par m’endormir pour m’éveiller à l’aube comme tout le monde, ici. On grignote quelques babioles comestibles, bien qu’indéfinies, achetées aux bistrots reconvertis le matin en épiceries sommaires et puis on va tous se laver à la rivière. Le camion reprend la route, on se recale comme on peut entre bananes et planches en bois mais c’est un peu plus compliqué que la veille, à cause de toutes ces contusions à la con.

 A soixante kilomètres de Luanda la route défoncée fait place à une excellente piste suivie très vite d’un goudron tout neuf. On longe un océan un peu assoupi et comme il n’y a plus de trous, on peut très vite faire comme lui. camion_bord_de_mer

La périphérie de la capitale a comme des airs de fin du monde, il y a cinq jours, il y’a eu ici sept heures de pluies qui ont emportés des quartiers entiers . Au bord de la mer, il y a des minibus-taxis échoués sur les plages à côté de bateaux de pêches retournés , plein de maisons éventrées. Je me dis que si je n’avais pas eu cette panne de démarreur, je serais peut-être arrivé juste à ce moment-là et que le trou d’eau qui m’aurait mangé avec ma moto aurait fait plus de dégâts que mon petit étang crétin, à côté de Tomboco.

Le camion commence à s’enquiller dans une inextricable périphérie informe et à moitié inondée pour finalement s’arrêter quelque part au milieu de tout ça et commencer à décharger. Je sens encore comme un plan foireux, j’avais bien demandé à être débarqué sur du bitume pour pouvoir repartir à la poussette. Heureusement, je n’ai pas encore filé les trois cents dollars comme l’aurait bien voulu le chef de camion au début de la négociation, il me reste donc un léger moyen de pression. Le mec des ananas fait la gueule parce-qu’ y’en a plein des éventrés, celui des bananes aussi et celui des arachides, ses sacs se sont déchirés et ses cacahuètes sont répandues partout au fond du camion. Moi j’ai le pare-brise du carénage cassé et surtout la béquille de la moto qui n’a pas résisté aux chocs du trajet. Le camion repart avec juste les planches et la moto refixée tant bien que mal. On tournicote encore dans les quartiers inondés d’une flotte grisâtre où il ne doit pas faire très bon de crapoter en ces temps de retour de choléra. Un peu plus loin, on s’extirpe du labyrinthe humide et me voilà enfin déchargé sur un goudron à peu près normal puis tout le monde pousse. Le chauffeur, le mécano et son assistant…le moteur démarre sur son unique cylindre gauche et c’est parti direction centre ville ; on m’a vaguement expliqué la route.

  dessin_vieux_mercosPendant des kilomètres, c’est rien que du bouchon de minibus , de camions et de quat’quats, y’a des trous partout , accroché à ma poignée de gaz, il ne faut surtout pas caler. Sans béquille, ni démarreur, je n’ose pas imaginer ce qui se passerait si le moteur s’étouffait entre deux bahuts rouillés. Après les kilomètres de passages pourris, ça se dégage enfin. A partir de l’ambassade américaine qui domine la ville, quelques lacets bien goudronnés m’amènent au bord de la mer, là ou Luanda étale un peu ses richesses énormes mais encore plus mal réparties qu’ailleurs , des immeubles d’affaires tout neufs, un front de mer tout propre avec des bagnoles de rupins un peu partout . Mon contact local m’avait filé rencard au pied d’un hôtel que je n’arrive pas à trouver, je fini par caler à un endroit où je peux laisser la moto contre un trottoir surélevé.

Attroupement immédiat, un métis fortuné arrête son gros Toyota et me prête son portable histoire que je me fasse localiser, il veut que je passe à la radio qui est juste à côté, je lui dis que je suis attendu et que je voulais juste téléphoner . Un autre zigue un peu énervé veut qu’on appelle les flics pour qu’ils vérifient si je suis bien « légal »…c’est le truc des excités de l’ordre ici, l’obsession du « légal ». Mes sauveteurs arrivent, tout le monde pousse et ça démarre La route grimpe pendant un ou deux kilomètres et me voilà arrivé dans un petit bungalow entouré de verdure. C’est une zone comme ça ; des petits logements de fonction en préfabriqués isolés des bureaux qu’il y a tout autour par des bouquets de bambous et d’acacias, c’est ici que je vais devoir organiser ce que sera la suite de ce voyage un peu agité. Trouver des pièces et tenter de réparer puis de repartir ou bien chercher un endroit ou stocker la moto jusqu’à l’hiver prochain où je reviendrais avec tout ce qu’il faut  pour enrayer le maraboutage.

Ici tout est toujours au rythme de l’Afrique et rien que tenter de savoir où trouver des pièces, chercher comment s’y rendre et puis juste y aller, ça prend tout de suite quelques jours…