Jeudi vingt cinq

Au bord de la piste, une sorte de vie s’organise autour du taxi en attente.

On commerce avec les femmes qui passent sur le trajet des champs, le choix peut sembler limité, maïs, cacahuètes crues ou manioc , mais on ne meurt pas de faim…de chaud un peu, et de soif aussi, si on se montre un peu trop regardant sur la qualité de la flotte. Je me suis mis à dessiner les quelques caricatures habituelles puis très vite, carrément planqué sous un arbuste, à bosser sur mes BD. Je n’arriverai jamais à me fondre vraiment dans cette ambiance-là, à un moment donné, quand je me rends compte que le taxi n’a pas qu’un problème de carburant mais aussi d’embrayage, et de filtre et que sais-je encore, qu’il faut démonter en retournant à Sancta, tiré par le tracteur, quelque-chose se fissure et je me rends compte combien mon équilibre africain dépend tragiquement de celui de ma moto.

Comment ils font tous ? Hier, la police de passage avec son Toyota, a emmené presque tousles passagers du bus en attente pour vérification d’usage, personne ne les a jamais ramené, il y en a juste une qui est revenue à pied. Normalement, le bus doit les prendre en passant à Tomboco, mais comme il ne partira pas avant quelques jours, comment ils vont faire tous, sans leurs bagages, à attendre ce taxi-fantôme ? Puis il n’y en aura pas d’autre de passage de bus, ça je le sais, parce que je suis passé cinquante bornes plus haut, il y avait un semi-remorque couché en travers dans une côte super glissante. Il n’y a que moi qui ait pu passer sur le côté du camion. On m’a demandé de prévenir les autorités, dès que j’arriverais dans un endroit avec téléphone. Pas de problème les amis, j’aime bien les missions improvisées, c’est mon côté boy-scout . Mais j’y suis arrivé trois jours plus tard que prévu aux autorités, et sur un seul cylindre.

Je vous raconte ça, les amis.

                         auborddelaroute

Quand j’ai appris que le taxi allait rester encore là quelques jours, je ne pouvais que tenter d’aller un tout petit peu plus loin, d’un coup de démarrage à la poussette un peu désespéré. Laurenço était toujours avec moi ; on a passé ces deux jours ensemble, il voulait être sûr que j’embarque bien dans le taxi, il a même dormi dans ma tente . Quand le moteur a vrombi de son unique cylindre gauche, il m’a accompagné sur la moto, mono-cylindre improvisé , pour me présenter aux autorités de Tomboco…Dix bornes de pistes sur un piston, elle fait ce qu’elle peut ma pauvre monture malade. Elle ne veut pas que je la jette au fleuve, mais tout le monde sait très bien que la cavalerie ne mange jamais ses chevaux.

Ce soir j’invite une autorité locale à grailler un poulet dans mon nouvel hôtel tout pourri à trente dollars…demain, il me trouvera peut être un camion pour Luanda…Demain, c’est toujours un autre jour.

Vingt six ; petit matin

Réveil à l’ aube, j’ai bien dormi…

J’ai pu me faire une lessive hier et étendre mon linge pour la nuit devant le ventilo en transformant le câble de mon ordinateur en corde à linge.

C’est bien un ventilo, ça chasse aussi les moustiques, mais Tomboco n’a du courant que quelques heures par jour, c’est con, il fonctionnait bien mon système, surtout pour les moustiques…

                       ventilomoustiko

Il y a toujours aux étapes de voyage, des petites mémés qui peuvent te laver ton linge pour un peu de sous mais dans ce pays ravagé par trente ans de guerre, certaines évaluations se sont emballées et plus que partout ailleurs, le blanc de passage, on le repère de super loin, et si c’est pas de l’arme lourde qu’il vient vendre avec sa moto, il trafique sûrement dans le diamant . Une piaule de base ou deux T shirts à lessiver, c’est sûr y’a de la thune grave à se faire.

Je ne peux m’empêcher de ressentir une certaine inquiétude en songeant aux fluctuations aléatoires du court du transport de moto cassée…si seulement j’avais un démarreur, je pousserais sur le bouton et je partirais plus loin.

Il y a un truc super énervant avec ce démarreur, surtout quand on voit les petites motos chinoises toutes pourries traverser les bourbiers. Y’en a une, c’était une Kawezeke, si, je vous jure, c’est pas une faute de frappe, et bien ce truc tout brinqueballant, son démarreur, il est étanche lui !

Quand, ils inventent des motos qui symbolisent le grand raid, ils pourraient quand même songer à quelques trucs simples ; un démarreur étanche, un filtre à air en mousse…on a tellement l’air con, en rade en pleine brousse à cause de petites conneries comme ça. Mais bon, je sais que ma bécane commence à dater et que de toute façon, contrairement aux photos des prospectus, très peu de ces gros trails viennent s’égarer sur les pistes africaines. je me demande combien ils sont, une fois passé le Sahara à chercher la saison des pluies en Afrique Centrale, le bourbier bien gluant ou le trou d’eau fatal.

Y’a peut être que moi, ici, ça ne va pas être facile de compter sur la solidarité des motards, il ne me restera que l’univers impitoyable des camions.