traintrainA
Au troisième train, c’était okay…Comme les deux jours précédents on s’est levés à quatre heures du mat, parce que les trains partent à l’aube. Il y a un hôtel à Loutété, même presqu’un vrai, avec une douche, un ventilo et des draps propres, avec aussi trois bistrots  tout autour...au moment des fêtes ça braille toute la nuit, au petit matin, nous, on en mène pas large du tout mais  on se présente toujours à l’heure dite au contrôle. La troisième fois, à sept heures pétantes, la moto était chargée sur le wagon. Mais le train devait attendre que
l’ « Océan », le train de voyageurs,  passe en gare avant de partir, il n’ y a qu’une voie et des horaires excessivement flexibles. On l’a chargée au passage à niveau, c’est plus facile d’accès. Le  train , pendant des heures, barrait tout passage routier mais en même temps ça ne gênait personne puisque aucune bagnole ne semble vouloir s’aventurer dans le Pool. On a passé quelques heures à aider les gens qui revenaient du marché à traverser notre train.
Les commentaires sur les deux blancs qui travaillaient pour les noirs fusaient rigolards, de toutes parts ; c’était plutôt rigolo. Les papys et mamys étaient ravis, les enfants parfois inquiets et les hommes bien plus fiers n’avaient  souvent que faire de ces mains blafardes !`

chargement

Il a plu, on s’est mouillé, on a eu froid puis le train est parti. Tiré par deux vieilles locos diesel canadiennes, le bon kilomètre de containers n’avance pas bien vite. Dans les côtes,  il s’époumone et bien souvent, il s’y reprend plusieurs fois pour  tenter de prendre un peu d’élan. Dans les gares, on croise quelques rebelles. Les Ninjas qu’on les appelle ici . Des sortes de rastas en kaki. C’est plutôt un bon look pour des rebelles, un peu Che, comme ça, vu de loin.
A la fin de la journée , le train lourd  a décidé  de maigrir un peu, la moitié de la rame est restée dans une gare en ruines et on a continué un peu plus loin, tellement plus loin qu’on a presque cru qu’on allait arriver à Brazzaville, mais en fait pas du tout . Pourtant c’était assez planant ce grand serpent de fer qui glissait sur la savane épaisse. Allongés sur notre plate-forme, on regardait la pleine lune entre les nuages et les frondaisons, ça sentait bon, on se serait cru dans un autre monde.  Mais on nous a largué sur une voie de garage, à côté d’une gare aussi ruinée que les autres et la loco est repartie en arrière pour récupérer le reste du chargement. D’un coup, comme ça, on se retrouvait  dans la fraîcheur humide de la nuit  africaine. Au loin, ça faisait la fête au pays des grumeaux ; on aurait presque eu l’envie de s’inviter mais ça n’est pas trop conseillé par notre escorte.
Quand le train s’est arrêté ici, on y a débarqué que des bières ; c’est bizarre,    ces régions toujours dévastées par la guerre civile aurait besoin  de quelques autres trucs, mais la bière c’est comme la ganja, ça donne la force ; c’est ça que nous disent nos nouveaux amis kakis en se roulant un énorme pétard de locale pure dans une vieille feuille de cahier d’écolier.

abdulai_

Abdlulaï m’explique en exhibant sa mitraillette que quand il était petit, il n’était rien,  mais que sa Kalach’ a fait de lui un homme. Abdulaï parle fort, il éructe, il postillonne , il a le regard limpide des flaques d’argile visqueuse dans lesquelles on s’est vautrés ces derniers jours. Il me dit aussi que l’autre truc assez super  pour avoir la force, c’est de prier et il me demande si j’ai prié beaucoup pour traverser l’Afrique à moto. Belle question. Je suis coincé sur un train de marchandise , Francis essaye de dormir sur la moto sanglée au container et moi je suis en  face au milieu des soldats ;  finalement je n’aurai jamais plus une telle occasion  d’essayer de convaincre un jeune  « Lion Blessé » que la guerre et la religion , même si elles ont toujours fait si bon ménage, ne devraient  pas vraiment faire route ensemble, même sur un train lourd. Les « Lions Blessés » c’est le nom donné au régiment des têtes brûlées, il faut que  j’argumente simple. Abdulaï a le sens de la formule  toute faite, il aime le proverbe de base appris à l’école sans réfléchir. Quand moi, j’étais petit, on m’a aussi bourré le mou avec des formules toutes faites genre « aimer son prochain », « tu ne tueras point » ou que sais-je encore…allez j’attaque.  Mon Lion blessé s’appelle donc Abdulaï  , son vieux papa l’a prénommé comme ça à cause d’un frère d’arme musulman à lui à qui  il voulait rendre hommage. J’ai donc là un bon point sensible pour démarrer mon discours. Je ne sais pas si j’ai changé grand chose dans la tronche butée de  mon voisin de palier mais il y avait là de quoi tuer le temps pendant que l’humidité nous submergeait. J’ai sorti ma toile de tente  et on s’est tous blottis dessous, jamais plus sans doute je ne dormirai contre deux soldats, le nez collé à une Kalachnikov, mais si je reviens dans le coin, j’y ai  gagné une sorte de pote.
Il est fort probable aussi que je ne revienne jamais dans le coin.
Sur une autre voie de garage, il y a le train lourd qui nous a refusé la veille. Sa locomotive est tombée en panne. Quand, quatre heures plus tard ,  notre loco à nous nous ramène l’autre bout du convoi, des conversations houleuses démarrent entre tous les soldats pour savoir s’il vaut mieux faire partir le train de la veille ou le nôtre en premier. Notre chef de convoi nous signale d’être toujours prêt à débarquer vite fait la moto pour la mettre sur la rame qui partira en premier. Il est marrant lui de nous faire débarquer une Béhème chargée  en pleine brousse pour l’emmener comme ça ; à bout de bras, comme un vélo, cent mètres plus loin . On s’y prépare quand même…

escorte

Ce qui nous sauvera, c’est les surgelés Bridel !
A un moment donné, on a  entendu dire que les containers de surgelés allaient être prioritaires. Avec ma petite lampe frontale, je suis donc allé vérifier ce qu’il y avait d’écrit sur le nôtre. Bingo, les amis, on sur un wagon non réfrigéré de produits congelés expédié cinq jours plus tôt  en urgence depuis Pointe Noire !
Il faut sauver la chaîne du froid, bien sûr, ou ce qu’il en reste…après deux heures de manœuvres pour récupérer des bouts de convois sur toutes les rames en vrac, nous voilà enfin partis  pour la  dernière étape ferroviaire.