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Ce qu’il y a d’étonnant ici, c’est que quand on regarde la carte on a l’impression qu’il y a quand même un peu des routes et quand on est sur place on ne découvre que de la boue et de la flotte…De Kimbangou, on est donc arrivés à Dolisie où après une nuit dans un presqu’hôtel chic pour fêter la fin de la piste pourrie, on a repris gaiement la route en se disant que le lendemain on arriverait au goudron et puis après à Brazzaville, mais en fait, non !
La route nationale principale du pays c’est encore pire que celle qui vient du nord : après une trentaine de bornes de piste presque bonne c’est le retour en force de la gadoue, des gamelles et même des pannes. Je remontais une côte sévèrement pentue et archi glissante, les pataugas détrempées bien plaquées au sol. Francis courrait derrière, parce que même si c’est un passager pas lourd du tout, des fois il vaut mieux qu’il fasse un peu de marche à pied !

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Quand j’ai voulu redémarrer, y’a eu comme une merdouille d’allumage, un truc pas clair, enfin bref on était planté…en plein cagnard, évidemment parce que bien sûr dans ce pays où il pleut tout le temps quand on doit pousser jusqu’au prochain village , le soleil tape à donf, juste comme ça pour déconner, le soleil est un sacré déconneur… Petit à petit les secours ont surgi de toutes parts et à l’entrée du village, notre arrivée ressemblait presqu’à une émeute. L’ensemble était magistralement orchestré par Victorien, le grumeau du coin aux mini dreds élégamment mises en valeurs par de jolis petits élastiques de couleurs. On nous amène tout suants à la case du chef où nous sommes installés sur deux petites chaises. En attendant son retour des champs tout le village défile et je fais quelques petits portraits pour me donner un peu de contenance. Mon cerveau est totalement envahi par des tentatives de diagnostic et très vite on comprend que l’idéal serait de pouvoir commencer à enlever la boue et regarder ce qui se passe en dessous. Victorien et trois de ses potes nous proposent de nous emmener à quelques bornes de là dans un endroit plus développé où déjà on trouvera de l’électricité et des outils. C’est lui qui grimpera sur la moto qui, étrangement, a accepté de redémarrer et Francis suivra en taxi-brousse avec les deux autres. Arrivés au patelin, après avoir constaté qu’il n’y avait pas grand-chose à tirer du mécano du coin, il ne nous reste qu’à attendre au bistrot du village, en sirotant quelque gin Fizz bien frais, un Francis qui n’arrive jamais. Le temps passe, la lumière du jour commence à prendre la tangente, je suis un peu bourré et Victorien complètement…Je me dis que bon, c’est le jour de mon aniv’ et c’est plutôt cool de se laisser glisser vers une euphorie imbibée pour fêter ça. Mais Francis n’arrive toujours pas, il faut peut être que je réagisse; en plus, il me faut gérer un authentique grumeau complètement tartiné qui commence à vraiment partir en couille. Je le remets sur la bécane, d’abord pour aller mettre un peu de consistance dans nos estomacs vides et pour essayer de retourner un peu en arrière pour retrouver Francis égaré quelques kilomètres en arrière . Victorien pend lamentablement sur le côté de la moto qui n’éclaire plus rien avec ses phares embourbés. C’est de la jouasse de conduite. Le petit copilote arrive enfin, il s’est tapé les sept kilomètres à pied avec François, autre jeune du village qui après l’avoir sauvé d’un attaque de grumeau sévèrement remonté anti-France est devenu son meilleur ami !

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On va essayer de s’organiser pour la suite mais avec mes gins fizz et la musique à donf du maquis, je me sens un déconcentré. Pourtant c’est super important, la moto carbure très mal et nous sommes aux portes du Pool. C’est quoi encore ce truc ? Depuis Kibangou, on nous parle de ce Pool-là, mais on n’y avait jamais vraiment prêté attention.
Il y a dix ans à peine il y a eu dans ce pays une violente guerre civile de quelques années seulement qui a dû occuper trois ou quatre secondes d’antenne aux infos de TF1 entre une chronique sur l’avenir de la tapisserie d’Aubusson, la météo et les résultats du foot. Pourtant ici, rien n’est vraiment réglé et dans ce pays où les gendarmes et les vendeurs de cartes téléphoniques philosophes longuement sur l’avenir du monde, on trouve aussi une portion de territoire abandonnée à des grumeaux dredlogués complètement défoncés et surarmés qui ont une fâcheuse tendance à guetter l’étranger de passage. La veille du réveillon, le grumeau aussi a besoin d’argent et s’offrir en prime une moto, un ordinateur portable et quelques autres babioles c’est sans doute rudement tentant. En d’autre temps, j’aurais peut-être tenté ma chance mais vu l’état infect de la route nationale dont le grumeau armé entretient l’état pour mieux piéger le touriste égaré, on préfère opter pour une solution de replis.

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La route pourrie longe une voie ferrée déglinguée sur laquelle circulent au ralenti et très escortés quelques trains de marchandises, puis aussi des trains de voyageurs avec fourgon qui ne traversent le pool qu’à la condition de payer une sorte de taxe informelle, mais fermement exigée, par les grumeaux armés qui investissent le train à chaque arrêt en gare détruite par la guerre. Voilà donc les uniques liaisons régulières entre la capitale et le reste du pays. Après une nuit méga pourrave , entassés dans un piaule sinistre d’un hôtel glauque devant la gare puis une très matinale tentative d’embarquement dans le train de voyageurs, on décide de pousser un peu plus loin.

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Dix sept kilomètres et quatre gamelles sur argile visqueuse plus loin, il y a Loutété, frontière du Pool, où s’arrêtent toujours les
« trains lourds » pour embarquer l’escorte militaire . C’est là qu’on fera étape avec François qui, visiblement, a décidé de ne plus lâcher Francis jusqu’à Brazzaville. Il avait décidé depuis la gare de rester avec nous pour discuter avec les rebelles si des fois on tombait dessus.Il nous a certifié qu’il était un peu des leurs et qu’il pourrait nous protéger.
C’est toujours comme ça en voyage, on rencontre au hasard d’un pépin mécanique quelqu’un qui va nous aider, des fois pour l’argent , des fois parce que Dieu le veut ou juste parce qu’on va l’amener jusqu’à la capitale. On ne sait jamais vraiment, on s’en remet comme ça à celui que le hasard a mis sur notre route et on se dit qu’on verra bien.

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Dernier jour de l’année à Loutété comme ailleurs…
Tout comme la veille, on s’est levé à quatre heures du mat pour, tout comme la veille aussi, essayer de choper un train qui a toutes les chances d’être encore là en milieu d’après midi . J’ai rencontré un peu tous les officiels du coin pour arriver à décrocher l’autorisation d’embarquer sur le train lourd, mais ça n’a pas marché. A Nbouenza, c’était la moto qui était trop grosse pour rentrer dans le fourgon et à Loutété c’est le chef de sécurité du train qui , inflexible, ne veut pas de passager sur son convoi…Celui de demain s’annonce déjà un peu plus corruptible, et puis on commence à me connaître un peu dans le coin ;ça se repère deux blancs coincés à Loutété avec une moto si grosse que tout le monde me dit ici que j’ai un vélo aussi gaillard qu’un moyen…le moyen étant comme tout le monde le sais le nom d’ici du taxi collectif.